Un jeune de 15 a été tué d’une balle dans le thorax à Nantes. C’est un drame.
Quelques heures plus tard, les chaînes d’information tournent déjà en boucle, les articles tombent, les notifications s’enchaînent, les réseaux sociaux commentent.
Et parfois, dans un temps record, des journalistes vont tendre un micro aux parents.
Pas plusieurs semaines après, pas plusieurs mois après. Parfois à la sortie même d’une chambre mortuaire.
Alors une question se pose : le deuil humain doit-il vraiment suivre le rythme de l’information en continu ?
Le temps médiatique n’est pas le temps humain
L’information moderne fonctionne sur l’instantanéité : il faut publier vite, réagir vite, avoir des images vite, des témoignages vite, de l’émotion vite.
Dans cette logique, le silence devient presque un problème éditorial. Un article sans réaction des proches paraît « incomplet ». Une vidéo sans émotion semble moins forte. Alors les médias cherchent des parents, des amis, des voisins, parfois quelques heures seulement après le drame.
Mais le deuil, lui, ne fonctionne pas à cette vitesse.
Quand des parents apprennent la mort violente de leur enfant, ils ne sont pas dans une situation normale de parole publique. Ils sont dans le choc, la sidération, parfois même dans une forme d’irréalité psychologique.
Et pourtant, c’est précisément à ce moment-là que certains médias viennent recueillir leurs mots.
L’émotion est devenue une matière médiatique
Dans les faits divers, l’émotion occupe aujourd’hui une place centrale.
Le récit ne se limite plus à informer qu’un drame a eu lieu. Il faut désormais montrer la douleur, filmer les larmes, recueillir les tremblements dans la voix, raconter la mère « effondrée », le père « sans mots », les proches « dans l’incompréhension ».
Parce que l’émotion capte l’attention.
Parce que l’attention capte l’argent.
Plus un sujet touche émotionnellement, plus il est lu, partagé, commenté.
L’économie de l’attention ne repose pas uniquement sur les faits : elle repose aussi sur l’impact affectif produit sur le public.
Cela ne signifie pas forcément que les journalistes sont malveillants. Beaucoup pensent sincèrement donner une dimension humaine au drame. Mais le résultat pose malgré tout une question éthique : à partir de quel moment la souffrance devient-elle un contenu médiatique ?
Parler “à chaud”, est-ce vraiment consentir ?
On considère souvent qu’une interview est acceptable dès lors que la personne a accepté de répondre.
Mais dans une situation de choc extrême, que signifie réellement « accepter » ?
Certaines personnes parlent mécaniquement. D’autres répondent parce qu’elles n’arrivent pas encore à réaliser ce qui vient de se produire. D’autres encore se laissent porter par la présence insistante des caméras et des micros.
Puis viennent parfois les regrets.
Parce qu’une phrase prononcée dans un moment de détresse peut ensuite circuler pendant des années sur internet, sur les réseaux sociaux ou dans les archives des médias.
Le besoin d’informer ne disparaît pas avec le respect du deuil
Critiquer cette temporalité médiatique ne signifie pas qu’il ne faut plus parler des drames ou enquêter sur les violences.
La presse joue évidemment un rôle essentiel d’information.
Mais informer n’oblige pas nécessairement à exiger immédiatement la parole des proches.
Le public peut comprendre qu’un père ou une mère ne souhaite pas parler le jour où il vient d’identifier le corps de son enfant.
On entend des experts des faits divers expliquer que « les gens » seraient attirés par ce type d’actualité, et que les médias ne feraient finalement que répondre à cette demande.
Mais le public a-t-il réellement besoin de tout savoir dans l’instantané ?
A-t-il besoin d’entendre des parents quelques minutes après l’identification du corps de leur enfant ?
Dans le même sens, le public peut aussi être attiré par des images choquantes. Pourtant, ce n’est pas parce qu’une partie du public regarderait ces images que les journalistes décident nécessairement de les diffuser.
Le journaliste effectue déjà des choix éditoriaux sur ce qu’il montre ou non. La question peut donc aussi se poser concernant la temporalité du deuil et la recherche immédiate de témoignages auprès des proches.
Le silence aussi devrait parfois être respecté comme une information humaine légitime.
Une société qui ne supporte plus l’attente
Cette logique dépasse d’ailleurs les faits divers.
Nous vivons dans une époque où tout doit être immédiat :
- l’information ;
- la réaction ;
- l’opinion ;
- l’émotion ;
- la prise de parole.
Sur les chaînes d’info continue, les intervenants doivent répondre vite, et même lorsqu’ils répondent vite, le journaliste va couper la parole,
Comme si le temps de la réflexion, du recul ou du silence devenait suspect.
Mais certaines réalités humaines ne devraient peut-être pas être soumises au rythme des notifications et des publications en continu.
Le deuil en fait probablement partie.
Quant à l’info en continu
Personne n’a réclamé BFM TV, CNews ou l’info en continu 24/7. C’est une invention des groupes médiatiques et financiers, pas une demande populaire.
L’offre a créé son propre marché, en exploitant des mécanismes psychologiques et économiques, puis en convaincant le public que c’était « normal ».