« Je te partage une recette. »
« Je vous partage cet article. »
« Je te partage cette information. »
Ces formulations sont partout. Dans les e-mails, les messages privés, les publications professionnelles. Pourtant, elles reposent sur une confusion linguistique que personne ne semble remarquer. Et pour cause : elle a été soigneusement construite.
Le bouton qui a tout changé
Sur Facebook, LinkedIn, X et les autres plateformes, un bouton est apparu partout : Partager.
Un seul mot. Une seule action. Pour tout.
Publier un article ? Partager.
Faire la promotion d'un produit ? Partager.
Diffuser une publicité ? Partager.
Recommander un service ? Partager.
Ce n'est pas un hasard.
Appeler « partager » ce qui est en réalité « publier », « promouvoir » ou « faire sa pub », c'est une décision délibérée. Le mot partager évoque la générosité, la mise en commun, le don. Il donne à un acte souvent commercial ou narcissique une apparence désintéressée.
« Je partage » sonne comme un geste altruiste.
« Je fais ma pub » sonne comme la vérité.
Les plateformes ont tout intérêt à ce que vous pensiez que vous donnez quelque chose quand vous cliquez. Plutôt que vous vendez, vous diffusez, ou vous vous mettez en avant.
C'est une manipulation sémantique intégrée directement dans l'interface.
Le glissement que personne n'a vu venir
À force de cliquer sur ce bouton, nous avons fini par intégrer son vocabulaire dans notre langage quotidien.
Nous ne publions plus un article. Nous le partageons.
Nous ne diffusons plus une information. Nous la partageons.
Nous ne faisons plus la promotion d'un service. Nous le partageons.
Mais le phénomène ne s'est pas arrêté là.
Une fois que partager a remplacé publier, diffuser, transmettre et promouvoir, le verbe a commencé à se comporter comme eux.
On transmet quelque chose à quelqu'un.
On envoie quelque chose à quelqu'un.
On communique quelque chose à quelqu'un.
Alors progressivement, on s'est mis à partager quelque chose à quelqu'un.
Et sont apparues des formulations comme « Je te partage une recette » ou « Je vous partage cet article ».
Un double glissement. Le premier voulu par les plateformes. Le second, sa conséquence naturelle.
Ce que partager veut dire
Traditionnellement, on partage quelque chose avec quelqu'un.
Partager, c'est mettre en commun. C'est diviser pour donner une part. On partage un repas, un appartement, une vie.
On ne partage pas à quelqu'un. On lui transmet, on lui envoie, on lui communique.
Dire « Je te partage une recette » revient à utiliser partager comme s'il était devenu synonyme de transmettre ou envoyer. Ce n'est pas un enrichissement de la langue. C'est une confusion héritée d'un bouton.
La seule façon dont ça fonctionne vraiment
Il existe pourtant un cas où « Je te partage » est parfaitement correct.
C'est lorsque la personne à qui l'on s'adresse est elle-même l'objet du partage.
« Je te partage avec Sophie cette semaine. »
Là, c'est bien la personne désignée par te qui est partagée. Le verbe retrouve son sens premier. La formulation est juste.
On pourrait même dire qu'elle trouve une certaine cohérence dans certaines relations polyamoureuses.
Comme quoi, « Je te partage » n'est pas impossible à employer.
Il faut simplement s'assurer de partager la bonne chose.