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Quand l'injonction à la bienveillance quotidienne produit le malaise et révèle le mal-être

Quand l'injonction à la bienveillance quotidienne produit le malaise et révèle le mal-être
Sylvainfo
publiée le 04/08/2026

Le mot « bienveillance » vient du latin bene volens, qui veut dire « celui qui veut le bien ». Au départ, ce mot parle donc de l'intention : de ce qu'on cherche à faire.

Aujourd'hui, on ne le juge plus du tout là-dessus.
On le juge sur la voix, sur le débit, sur les mots choisis, sur la façon de dire les choses.
Un mot qui parlait de l'intention est devenu un mot qui juge la manière. Ce n'est pas un détail de dictionnaire : à cause de ça, la même action peut être bienveillante ou malveillante selon ce qu'on décide de regarder.
Autrement dit, le mot ne sert plus à trier quoi que ce soit.

Un exemple tout simple.
Un collègue demande à quelqu'un de relire un article qui sera envoyé aux clients de l'entreprise. Le relecteur trouve des fautes d'orthographe et de grammaire, il les signale, et le collègue le prend mal.

Pourtant, ce qui était demandé était clair : quand on relit un texte, on regarde l'orthographe. Et comme le texte va sortir au nom de l'entreprise, les fautes ne concernent pas seulement celui qui l'a écrit : les clients les verront, et ils se feront une idée du sérieux de la boîte. Signaler les fautes avant la publication, c'était donc faire exactement ce qu'on avait demandé.

Si on regarde l'intention, c'est limpide : on fait attention au travail de quelqu'un d'autre, on lui laisse le temps de corriger. Si on regarde la manière, c'est l'inverse : ça a été mal pris, donc ce n'était pas bienveillant.

Comment un même geste peut-il être jugé de deux façons opposées ?
À cause de deux phrases qui se ressemblent, mais qui ne disent pas du tout la même chose. « Je me sens agressé » : personne ne peut dire le contraire. On ne peut pas contredire quelqu'un sur ce qu'il ressent, et c'est justement ce qui rend cette phrase si forte.

Mais elle ne parle que de celui qui la prononce. « Tu es agressif », en revanche, parle de l'autre. Cette phrase-là, normalement, on peut en discuter, la vérifier, la contester. Sauf qu'elle est prononcée juste après la première, et qu'elle profite de sa protection. On la reçoit comme si elle était, elle aussi, impossible à contredire.
Résultat: ce que l'un supporte devient la règle que l'autre doit respecter. Et comme on n'a pas le droit de discuter d'un ressenti, on n'a pas le droit de discuter de la règle non plus.

Ce raisonnement part de la fin pour remonter au début.
On voit une réaction négative, et on en conclut que quelque chose n'allait pas dans la façon de parler. Ça suppose que ce qu'on ressent mesure exactement ce qui l'a provoqué. C'est faux.
Ce qu'on ressent dépend toujours de deux choses : ce qui a été dit, et ce qu'on est capable d'encaisser. Et le ressenti tout seul ne dit jamais laquelle des deux compte le plus.

Une comparaison avec la musique explique ça mieux que n'importe quelle définition.
Dans une chanson, l'écart entre les passages doux et les passages forts n'est pas un défaut. C'est ce qui donne l'information. Un mot lancé plus fort, ça veut dire : voilà ce qui compte. Un mot retenu, presque chuchoté, ça veut dire : voilà ce qui est intime.
C'est par ces variations qu'on comprend ce qui est important et ce qui l'est moins.
Or il arrive qu'on écrase tout ça, au mixage ou en concert : on met tout au même volume, pour ne fatiguer personne.
L'idée part d'une bonne intention.
Le résultat, non.
On voit le chanteur pousser, mais on ne l'entend pas pousser. Ce qu'il fait et ce qu'on entend ne correspondent plus, et la chanson devient impossible à suivre. Elle n'est pas trop douce : elle est plate. Il n'y a plus rien qui ressort.

Demander à quelqu'un de toujours parler sur le même ton, ça produit exactement la même chose.
Ce n'est pas de la douceur, c'est enlever ce qui permettait de savoir ce qui compte. On demande à une personne de parler sans jamais rien appuyer, et ensuite on s'étonne de ne pas savoir ce qui lui tient à cœur.

On peut objecter une chose, et elle est juste : quand on va à un concert, on sait qu'il y aura des moments forts, on a accepté ça en achetant le billet.
Dans une conversation normale, personne n'a rien accepté du tout.
C'est vrai, mais ça ne règle pas le problème, ça le déplace.
La question n'est plus « faut-il tout mettre au même volume ? », mais « qui décide du volume acceptable, et au nom de quoi ? ».
Aujourd'hui, la réponse est toujours la même : celui qui supporte le moins.
C'est un critère automatique, qui ne dit rien du tout sur le fait d'avoir raison ou tort.

Il y a une différence, ici, qu'on ne fait presque jamais
Parler d'une chose et parler d'une personne.

  • « Ce riz est sec » parle du riz. On peut vérifier, contester, et refaire cuire le riz la prochaine fois.
  • « Vous êtes agressif » parle de quelqu'un. On ne peut ni le vérifier ni le réparer.
  • C'est pareil un peu plus loin : dire qu'une phrase fait culpabiliser, c'est parler de la phrase, de la façon dont elle est construite et de ce qu'elle produit.
  • Dire « tu m'attaques », c'est prêter une intention à celui qui parle. Le premier vise le texte, le second vise la personne.

L'obligation d'être bienveillant mélange sans arrêt les deux : dès qu'on décrit ce qui a été dit, c'est reçu comme un jugement sur celui qui l'a dit.

Et ça marche aussi dans l'autre sens.
On peut très bien juger quelqu'un en ayant l'air de simplement constater. « Tu es quelqu'un qui crie », alors que la personne a seulement parlé plus fort. Le fait de monter un peu la voix devient un acte, presque une violence.
Ce n'est plus une information, c'est une agression.
C'est la chanson écrasée, appliquée aux gens.
Ce genre de phrase a l'air d'un simple constat, alors qu'elle colle un défaut à quelqu'un. E
t c'est justement parce qu'elle a l'air d'un constat qu'elle est si difficile à contester.

Il reste une question
Est-ce que ce critère du ton tient debout, au moins ?
Un seul contre-exemple suffit à répondre. Il y a des gens qui ne s'énervent jamais. Ils ne montent pas la voix, ils ne coupent pas la parole, ils ne montrent aucune agacement. Et avec cette voix parfaitement calme, ils disent des choses qui font culpabiliser, qui enferment les autres dans des rôles, qui les rabaissent.

Est-ce que ces gens-là sont bienveillants, simplement parce que le ton n'est pas monté ?
Si on répond oui, le mot ne veut plus rien dire du tout.
Si on répond non, alors le critère qu'on utilise pour juger les autres — le ton, le volume, l'intensité — est le mauvais critère, et il l'a toujours été.

Le problème n'est donc pas que ce critère soit approximatif.
C'est qu'il se trompe des deux côtés à la fois.
D'un côté, il laisse passer tout ce qui est dit calmement, y compris ce qui fait du mal.
De l'autre, il condamne tout ce qui est dit avec un peu de force, y compris ce qui aide et ce qui avait été demandé.
Un instrument qui se trompe dans les deux sens ne mesure pas ce qu'il prétend mesurer. Il regarde comment les choses sont dites, jamais ce qui est dit.

Il faut aussi voir ce qu'on demande aux gens d'abandonner.
« Être soi-même » sert souvent d'excuse à tout : je suis comme ça, prends-moi comme je suis. Sous cette forme, ça justifie n'importe quoi, y compris le fait de ne respecter personne. Ce n'est pas de ça qu'on parle ici.
Être soi-même, au sens fort, c'est quand il y a un lien entre ce qu'une personne pense, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle en a tiré, et la façon dont elle parle. Une manière de parler n'est pas une couche de peinture posée sur un contenu neutre : elle porte une histoire, un parcours, un rapport aux choses. Quand quelqu'un s'anime sur un sujet, ça dit ce que ce sujet lui a coûté.

Demander à tout le monde de parler pareil, ce n'est donc pas demander un effort de politesse.
C'est demander que la façon de parler n'ait plus aucun lien avec la personne qui parle. Et ce n'est pas égal pour tout le monde : celui qui exige ce ton uniforme n'abandonne rien du tout, il parle déjà comme ça. Celui à qui on le demande, lui, abandonne une partie de ce qu'il est.
On ne rend pas les gens plus adultes en leur demandant de s'effacer.
On fabrique juste du silence, et des conversations dont on ne peut plus rien apprendre.

C'est pourtant au nom de la maturité qu'on défend cette exigence, et là, il faut retourner la phrase.
Être mûr, ce n'est pas parler doucement.
C'est être capable d'entendre un désaccord, une correction ou un peu d'intensité sans le prendre comme une attaque personnelle. Ça concerne celui qui écoute, pas celui qui parle, et ça se mesure à ce qu'il est capable d'encaisser.

L'exigence de bienveillance fait exactement l'inverse.
Au lieu d'apprendre à encaisser un peu plus, elle demande à l'autre d'en dire un peu moins.
Ce qu'on présente comme de la maturité, c'est en réalité une demande faite aux autres : compensez une fragilité que je ne travaille pas. Le mal-être ne disparaît pas pour autant, il change juste de place : il est reporté sur ceux qui parlent. C'est comme ça que cette exigence crée le malaise qu'elle prétend éviter. Elle rend chaque prise de parole coûteuse, sans rendre personne plus solide.

On entend souvent, pour se défendre, qu'on aurait « le droit » d'exprimer ses émotions.
L'argument est vrai, mais il ne vaut pas grand-chose : un droit peut servir à justifier à peu près tout, y compris d'être brutal. Le vrai argument est ailleurs.

Les émotions ne sont pas des débordements qu'il faudrait retenir : elles donnent une information.

  • La colère dit qu'une limite a été franchie.
  • La tristesse, qu'on a perdu quelque chose qui comptait.
  • La fierté, qu'un travail a de la valeur pour celui qui l'a fait.
  • L'enthousiasme, qu'un sujet mérite qu'on s'y arrête.

Empêcher les gens de les exprimer ne rend pas les échanges plus doux, ça supprime juste l'information. Et exprimer une émotion, en soi, ce n'est ni bienveillant ni malveillant. La question ne veut rien dire, comme si on demandait si une phrase est bleue.

Tout ça ne veut pas dire qu'il faut jeter le mot.
Il faut séparer deux choses qu'on a fini par confondre.
La bienveillance comme façon de parler obligatoire — toujours le même ton, tout le temps, sans qu'on puisse vérifier quoi que ce soit — ne garantit rien du tout. Elle habille aussi bien une remarque juste qu'un jugement gratuit, et elle rend le jugement gratuit encore plus difficile à contester que s'il avait été balancé sèchement.
Un reproche brutal, on peut y répondre : il se présente comme un reproche. Un reproche enveloppé se présente comme une simple observation, et c'est ce déguisement qui le protège.

L'autre bienveillance, c'est de partir du principe que l'autre ne cherche pas à nuire.
Celle-là ne coûte rien, n'oblige personne à être de bonne humeur en permanence, et elle fait le travail : elle permet d'entendre une correction comme une correction, un désaccord comme un désaccord, et un peu de vivacité comme un peu de vivacité.
Elle ne demande à personne de s'aplatir.
Elle demande seulement de ne pas confondre un mot appuyé avec une attaque.

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