Il suffit d’un mot. Un seul. « Facho. » Plus besoin d’argumenter. Plus besoin de définir. Plus besoin même de savoir ce que l’on reproche à celui qui se trouve en face.
C’est là que commence le véritable problème
Lorsque les mots ne servent plus à décrire le réel, mais à empêcher de le regarder. Car traiter quelqu’un de « fasciste » sans être capable d’expliquer précisément ce que l’on entend par là n’est pas une démonstration de supériorité intellectuelle. C’est l’inverse. C’est reconnaître implicitement que l’on ne dispose plus d’arguments, alors on remplace l’argument par l’étiquette.
L’adversaire n’est plus un homme avec lequel il faut discuter. Il devient un symbole. Un ennemi. Une catégorie. Et dès lors, tout devient permis : on ne cherche plus à comprendre ce qu’il dit, mais à déterminer s’il mérite encore d’être entendu.
C’est ainsi que naît le conformisme moderne. Il ne dit pas : « Pense comme moi. » Il dit quelque chose de beaucoup plus subtil : « Si tu ne penses pas comme moi, tu dois avoir honte. »
La puissance du conformisme ne réside donc pas dans la contrainte
Elle réside dans l’intériorisation de la contrainte. L’homme finit par surveiller lui-même ses propres pensées. Il apprend les mots qu’il ne faut pas prononcer, les questions qu’il ne faut pas poser, les évidences qu’il ne faut pas examiner.
Et il appelle cela être libre. La véritable liberté intellectuelle commence pourtant exactement à l’endroit où l’on accepte de poser la question interdite.
- Qu’est-ce qu’un fasciste ?
- Qu’est-ce qu’un peuple ? Qu’est-ce qu’une nation ?
- Qu’est-ce qu’une frontière ?
- Qu’est-ce qu’une civilisation ?
- Qu’est-ce qu’une culture ?
* Et surtout : pourquoi devrais-je penser ce que tout le monde me dit de penser ?
Voilà la question que le conformiste redoute le plus.
Parce qu’un homme qui commence à demander « pourquoi ? » devient difficile à gouverner par les seuls réflexes collectifs.
Il ne suffit plus de lui donner une étiquette. Il demande une définition. Il ne suffit plus de lui faire peur. Il demande une raison. Il ne suffit plus de lui dire qu’une idée est honteuse. Il demande si elle est vraie.
C’est peut-être cela, le véritable courage intellectuel
Accepter de pouvoir être mal compris, mal nommé, voire rejeté, plutôt que de renoncer à penser. Car un homme qui abandonne son jugement pour conserver l’approbation de la foule conserve peut-être sa tranquillité.
Mais il abandonne quelque chose de beaucoup plus précieux : sa souveraineté intérieure.
Le problème n’est donc pas seulement que certains utilisent des mots comme « fasciste » à tort et à travers
Le problème est plus profond. C’est notre époque qui a progressivement remplacé le débat par le classement moral des individus. On ne demande plus seulement : « Est-ce vrai ? ».
On demande : « De quel camp es-tu ? ». Et lorsque la seconde question devient plus importante que la première, la pensée commence à mourir.
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