Sur iPhone, sous mon message, il y a écrit « Lu ».
Trois lettres. Un horodatage.
L'accusé de réception.
Il prend une autre forme sur les messageries des réseaux sociaux : c'est la photo de profil du destinataire qui vient s'afficher en miniature sous le message.
Voici ce qui se passait dans ma tête, avant que j'analyse le processus. Et pas seulement dans la mienne, d'ailleurs : j'en ai parlé autour de moi, et la réponse est toujours la même. « Nous aussi, c'est pareil. »
Il a lu.
Répondre, ce n'est pas forcément répondre au contenu.
On peut ne pas avoir le temps de traiter la demande, ne pas être prêt, ne pas savoir quoi dire. On peut quand même répondre au message : « J'ai vu, je vous recontacte. »
Dix secondes.
Tout le monde a dix secondes.
C'est du niveau CE1.
Six mots.
Un enfant de sept ans sait le faire.
Et même avant l'école.
Un parent penché sur son nouveau-né attend une réponse. Le bébé ne parle pas, il ne comprend pas les mots, mais il répond : dans le regard, dans un sourire.
Répondre n'est pas une compétence. C'est le premier lien.
Tout le monde peut répondre à un message.
Et dans la vie réelle, tout le monde le fait.
Parlez à quelqu'un en face ou interpeller à distance, Il répond. Bien, mal, à côté, on s'en fout : il répond. S'il n'a pas compris, il dit « quoi ? », « tu m'expliques ? ». S'il n'a pas envie, il grogne. Mais il ne reste pas immobile et muet à vous regarder. Personne ne se le permet, ce serait une violence.
La technologie, elle, autorise exactement ça. La distance est un filtre. Elle laisse passer le message, pas le regard. Et l'outil devient un permis de ne pas répondre.
S'il ne l'a pas fait alors qu'il pouvait le faire, c'est qu'il n'a pas voulu le faire.
Et voilà : en une fraction de seconde, je suis passé d'un fait constaté à une intention prêtée.
Ce qui m'a fait prendre du recul, c'est de regarder le mot ou la photo de profil.
C’est un mensonge poli. L'appareil ne sait pas si j'ai lu. Il sait que l'écran s'est ouvert. Peut-être une ligne. Peut-être rien. Mais il écrit « Lu », et me donne une pièce à conviction que je n'aurais jamais dû avoir.
Reste que le rien est dur.
Parce que le rien, c'est de l'indifférence.
« Tout, mais pas l'indifférence. »
Goldman le chantait déjà : il acceptait la douleur, il acceptait la peur, « Je connais les conséquences
Et tant pis pour les pleurs. J’accepte quoi qu’il en coûte, tout le pire du meilleur. Je prends les larmes et les doutes et risque tous les malheurs. Tout, mais pas l'indifférence. Tout mais pas le temps qui meurt. »
Un refus peut faire mal, mais il vous reconnaît. Il dit : tu existes, et c'est non.
Le rien ne vous reconnaît même pas.
Pas de date d'expiration.
Un refus se termine : on encaisse, on classe, on passe.
Le rien, jamais. Il se prolonge.
Et le vrai sujet est là.
L'accusé de réception était un geste humain : je te dis que j'ai reçu.
On l'a confié à la machine.
Or elle signale une ouverture, elle ne dit ni « je t'ai entendu », ni « je te réponds bientôt ».
L'outil censé nous informer nous a surtout dispensés de communiquer.
Dix secondes.
C'est tout ce que coûte la réponse qui règle tout.
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