Savoir ce qui fait réagir quelqu’un n’est pas, en soi, de la manipulation. Nous connaissons tous les personnes qui nous entourent et savons ce qui peut les faire rire, les émouvoir, les inquiéter ou les mettre en colère.
La manipulation commence lorsque cette connaissance est utilisée intentionnellement pour provoquer une réaction et, surtout, lorsque cette réaction est ensuite utilisée contre celui qui l’a eue.
C’est là que se trouve toute la perversité du mécanisme.
Le divorce d’Eric et Tina
Éric et Tina décident de divorcer. Éric en informe sa mère. Celle-ci appelle alors la mère de Tina et commence par lui demander : « Est-ce que tu es au courant pour Éric et Tina ? » La mère de Tina répond que non et demande ce qui se passe. La mère d’Éric lui répond alors : « Ah bah, ils te le diront eux-mêmes », avec une intonation joyeuse. Elle n’a jamais dit que Tina était enceinte. Pourtant, la mère de Tina imagine que Tina est peut-être enceinte pour la deuxième fois. Lorsque cette interprétation est rapportée à la mère d’Éric, elle répond : « Mais je n’ai jamais dit qu’elle était enceinte. »
C’est précisément là que le mécanisme est pervers.
La question n’est pas de prétendre qu’elle a prononcé une phrase qu’elle n’a pas prononcée.
La question est de regarder l’ensemble de la situation : l’appel, la question posée, le fait de savoir que la personne n’est pas informée, l’intonation et surtout le fait de laisser volontairement une information suffisamment ambiguë pour que l’autre cherche elle-même une explication. L’interprétation vient alors de l’autre, ce qui permet ensuite de s’en dédouaner complètement.
Éric traverse une période particulièrement difficile
Il divorce, son employeur le licencie alors qu’il occupait un poste de cadre, cet employeur étant également celui de sa future ex-femme, et il doit en même temps gérer la situation avec son enfant.
Sa mère s’en mêle et le culpabilise, comme elle l’a toujours fait. Elle sait comment le pousser dans ses retranchements. Éric finit par perdre son calme, monte fortement dans les tons et va jusqu’à l’insulter.
Mais il ignore que sa mère enregistre leur conversation à son insu.
Par la suite, elle extrait les passages les plus à charge contre Éric et les diffuse à plusieurs membres de la famille : ses sœurs, ses oncles et ses tantes. La famille entend donc Éric s’énerver et l’entend l’insulter. Elle ne dispose pas de tout ce qui a précédé cette réaction. La cause disparaît du récit tandis que la réaction reste. Et cette réaction peut alors être utilisée pour présenter Éric comme étant lui-même le problème.
Dans les deux histoires, la perversité se trouve dans le même retournement
Le manipulateur ne se contente pas de provoquer une réaction. Il connaît le mécanisme qui permettra de l’obtenir, il l’utilise intentionnellement, puis il retourne cette réaction contre la personne qu’il a poussée à réagir. Celui qui provoque finit ainsi par se présenter comme celui qui subit.
C’est ce renversement qui est particulièrement pervers : la personne ne se contente pas de créer le problème, elle crée aussi les conditions permettant ensuite de faire porter à l’autre la responsabilité de la conséquence.
Et une fois que la réaction devient le sujet principal, plus personne ne s’interroge sur ce qui l’a provoquée. On ne parle plus de ce qui a été fait, mais de la manière dont l’autre a réagi à ce qui a été fait.
« Pourquoi tu t’énerves ? »
« Pourquoi tu réagis comme ça ? »
« Pourquoi tu imagines ça ? »
La question essentielle n’existe pas :
Qu’est-ce qui a provoqué cette réaction ?
C’est là l’un des mécanismes les plus pervers de la manipulation : provoquer chez quelqu’un la réaction que l’on attend, puis utiliser cette réaction comme preuve que le problème vient de lui.