Depuis quelques jours, le Medef, Mouvement des entreprises de France, remet en avant une idée déjà connue sous d’autres formes : créer un CDI pouvant être rompu plus facilement, sans obligation de justification pendant les premières années.
L’argument affiché est toujours le même : il s’agirait de lever les « freins à l’embauche » en réduisant le risque pour l’employeur.
Dans le débat public, au 13h de France 2, un entrepreneur est allé jusqu’à comparer cette proposition à une relation de couple : « il faut du temps pour apprendre à se connaître, et avant un engagement durable, chacun doit pouvoir rompre ».
La métaphore est séduisante. Mais elle est profondément trompeuse.
Le parallèle avec le couple est un contresens
Dans une relation personnelle, une rupture c'est généralement difficile à vivre, et rompre sans s’expliquer est une violence.
Mais dans le travail, la rupture ne concerne pas seulement une relation affective.
Elle engage une dépendance économique : logement, charges, enfants, crédit, stabilité. Surtout, si l’on transpose vraiment l’image du couple, un point est systématiquement passé sous silence.
Quitter quelqu’un au bout de deux ans sans aucune explication laisse l’autre avec le doute, la culpabilité et l’incompréhension.
Dans le monde du travail, cette absence d’explication ne produit pas seulement une souffrance personnelle : elle produit des effets durables sur le parcours professionnel.
Quand la rupture n’a pas de motif, elle devient indiscutable
C’est exactement ce que j’ai vécu.
Dans une entreprise, le responsable d’atelier m’a annoncé l’arrêt de ma mission alors même qu’il précisait ne rien reprocher à la qualité de mon travail.
La seule justification avancée a été la suivante : un « ressenti ».
Un ressenti de qui ?
Sur quoi ?
Dans quelles circonstances ?
Aucune réponse précise ne m’a été donnée.
Il n’y avait ni fait identifié, ni situation concrète, ni élément objectivable.
La décision reposait uniquement sur quelque chose d’invisible et d’invérifiable.
Dans ce type de configuration, la décision devient par définition impossible à discuter. Elle ne porte plus sur le travail, l’organisation ou un problème professionnel, mais sur une perception floue.
C’est exactement ce que permet une rupture sans justification formelle.
Le véritable problème n’est pas la rupture, mais ce qui se passe après
Le point le plus grave n’a pas été l’arrêt de la mission.
Après m’avoir imposé mon départ, ce responsable a informé l’agence d’intérim que j’avais quitté mon poste de moi-même. La rupture a donc été présentée comme venant du salarié.
Dans le fonctionnement réel de l’intérim, cette information est déterminante.
Elle suffit à faire basculer un profil dans la catégorie des personnes considérées comme « non fiables ».
J’ai dû me battre pour qu’il rappelle l’agence et rétablisse les faits : je n’avais pas quitté mon poste, on m’avait demandé de partir.
Mais c’était trop tard.
Le mal était fait. J’ai été blacklisté par l’agence.
Ce que la proposition du Medef ignore complètement
Ou, ce que le Medef fait semblant d'ignorer...
La proposition d’un CDI plus facilement rompable se focalise uniquement sur l’instant de la rupture. Elle passe totalement sous silence sa conséquence la plus concrète : la fabrication du récit du départ.
Lorsque la rupture n’est pas motivée, il n’existe : ni faits écrits opposables, ni cadre contradictoire, ni trace objective permettant de contester une version.
Dans cet espace vide, ce sont des échanges informels — un appel, une phrase, une appréciation — qui construisent la réputation professionnelle.
Et c’est précisément ce qui rend la comparaison avec une relation de couple intellectuellement malhonnête.
Dans un couple, chacun repart avec son histoire.
Dans le travail, l’un des deux peut continuer à écrire l’histoire de l’autre.
Précarité déjà existante… et généralisation du problème
Les entreprises disposent déjà de tous les outils pour limiter leur prise de risque : intérim, CDD, sous-traitance, externalisation.
Cette flexibilité existe. Elle n’a jamais fait reculer la précarité.
Créer un CDI rompable sans justification ne crée pas une nouvelle sécurité pour les salariés. Cela importe simplement dans le CDI une logique déjà connue dans l’intérim : instabilité, opacité, et dépendance à des appréciations informelles.
Pour un jeune — ou pour n’importe quel salarié — cela signifie très concrètement :
- enchaîner les emplois sans comprendre pourquoi ils s’arrêtent,
- accumuler des ruptures sans récit professionnel clair,
- rester dans l’impossibilité de construire un projet de vie durable.
Le cœur du problème : la déresponsabilisation
Présentée comme une mesure de « modernisation », la proposition du Medef repose en réalité sur un déplacement du risque.
On ne responsabilise pas davantage l’acte d’embaucher.
On fragilise la position de celui qui subit la rupture.
Surtout, on institutionnalise une rupture sans explication, dans un contexte où la parole la plus forte reste celle de l’employeur ou de l’intermédiaire.
Pour l’avoir vécu, je peux le dire clairement : le danger n’est pas seulement de perdre un emploi. Le danger est de perdre, en plus, la maîtrise de l’histoire de son départ.
Et c’est précisément ce que rend possible un CDI « plus facile à rompre ».