C'est un mercredi après-midi comme les autres en 1980.
J'ai 8 ans.
Dans le quartier et ses allées aux noms d'oiseaux, j'ai deux copains de classe de l'école primaire de la Girardière : Eric et Thomas. On habite à dix ou vingt mètres les uns des autres, on se retrouve tous les jours à la même école primaire, même classe, et on joue souvent au foot ou aux billes dans l'espace vert, en bas de la rue des Colibris.
A l'école primaire, en haut de la rue des Colibris, on n'avait pas de terrain de billes, ni de terrain de foot.
Ils ont été installés une fois que je suis passé au collège. Merci l'école primaire de la Girardière !
Cet après-midi-là, on est tous les trois dans la chambre d'Eric. Au mur, je me souviens d'une fausse fenêtre qui donne sur un ciel bleu, un trompe-l'œil peint à même la cloison. Je crois me souvenir que c'est Michel qui l'a dessinée. Michel, c'est le grand frère d'Eric, il a 16 ans. Il dessine très bien.
Il fait son apparition dans la chambre d'Eric et m'invite à le suivre dans la sienne, au bout du couloir.

Je vois le dessin de la langue des Rolling Stones peinte au mur, celle de la pochette de Sticky Fingers, l'album sorti en avril 1971. Sur le bureau, un casque de moto noir et une lampe d'architecte. Ce jour-là, comme les autres jours, je porte un pantalon en toile marron orangé, avec des poches moltonnées et des coutures apparentes sur les côtés, et un pull gris clair à rayures horizontales bleues, vertes et rouges. Je n'ai pas beaucoup d'habits à l'époque : deux pantalons maximum. Il est facile de s'en rappeler, qui plus est dans ce genre de situation.
Comme on est mercredi et qu'on a joué au foot, sous mon pantalon, j'ai gardé mon short, un Adidas noir satiné avec les 3 bandes verticales blanches. A l'époque, c'était « stylé ».
Le jeu d'enfants commence : j'ai 8 ans, Michel en a 16. Il me dit de m'allonger sur le dos, sur son lit. Il ouvre ma braguette et il effectue un acte bucal et sexuel, en toute douceur. Un viol sans violence. Le fameux jeu d'enfants.
Une fois satisfait, il me permet de retourner avec mes copains. Quand je reviens dans la chambre d'Eric, lui et Thomas me disent : « Ah, il te l'a fait à toi aussi. »
Je ne me souviens pas en avoir parlé à Tante Sévère mais elle, si. Ce qu'elle a retenu de cet épisode, c'est que j'aurais menti, que je lui aurais raconté qu'on avait mesuré nos zizis. La mère de Michel lui aurait expliqué que c'était un jeu d'enfants, et elle l'a crue. Malgré ce jeu d'enfants, il n'y a qu'une seule chose qu'elle retient, et elle n'en démord toujours pas aujourd'hui : je lui ai menti, et on lui a dit que c'était un jeu d'enfants.
Point.
Il y a une dizaine d'années, Tante Sévère a contacté Michel et Thomas. Thomas m'en a parlé : il n'est pas entré dans son jeu et l'échange n'a pas duré. Quant à Michel, il a confirmé : jeu d'enfants.
Je me demande : Michel a des enfants, aujourd'hui.
Qu'aurait-il dit si les siens avaient vécu la même chose avec un garçon de 16 ans quand ils en avaient 8 ? Aurait-il maintenu la qualification de jeu d'enfants ?
Concernant l’expression « jeu d’entants », je la comprends : elle qualifie une chose simple et facile pour un enfant.
Pour l’adolescent, je la vois bien, la facilité. Il a 16 ans, j’en ai 8, il a du pouvoir sur moi. Il m’a invité dans sa chambre et j’y suis allé. Ce n’est pas du consentement, mais de l’obéissance.
Et le jeu ?
Qu’est-ce qui caractérise la partie ludique dans ce qu’il a fait ?
Car moi, je subis le jeu, les règles inconnues et l’autre joueur. Je n’ai ni joué ni ressenti de plaisir. Intérêt du jeu pour moi : zéro.
Entre deux adultes qui le veulent, un jeu suppose des choses précises. Un accord entre les deux, et la possibilité d’arrêter à tout moment. Une part de faire-semblant, des rôles qu’on décide de tenir. Et pas d’obligation de résultat : ce qui compte, c’est le moment, pas la fin.
Rien de tout ça n’existe dans la chambre de Michel. Je ne suis pas d’accord, je ne peux pas l’être, j’ai 8 ans. Je ne joue aucun rôle. Et il y a un résultat : une fois satisfait, il me permet de retourner avec mes copains.
Et puis « jeu d’enfants » suppose deux enfants. Michel a 16 ans. Le double de mon âge. On ne met pas un garçon de 16 ans et un garçon de 8 ans dans le même mot.
Le mot « jeu » ne sert pas à excuser ce qui s’est passé. C’est pire : il sert à mettre autre chose à la place. Deux gamins qui jouent, de la curiosité, rien de grave. Il n’y a plus rien à excuser, puisqu’il ne s’est rien passé.
C’est exactement la version que Tante Sévère a retenue.
De mon côté, il y a une quinzaine d'années, j'ai réussi à joindre le père de Michel et je lui ai raconté les faits. Il m'a répondu que cela expliquerait pourquoi son dernier fils, Eric, avait pris ses distances avec son grand frère.
On n'était pas plus à l'abri au club de foot. Un ancien entraîneur du club de football de la Girardière où j'ai joué à 10 ou 11 ans, chez qui j'avais passé une audition pour son groupe de musique quand j'étais ado, a été condamné en avril 2024 à dix ans de prison pour agressions sexuelles sur mineurs. Il avait déjà été condamné deux fois pour des faits similaires. Deux prédateurs de proximité : chez le voisin, au club.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que lorsqu'on met ce type de crime sur mineur sous le tapis, qu'on le minimise ou qu'on le retourne contre l'enfant, il ne s'efface pas. Il se fixe. Et plus les adultes censés nous protéger restent dans le déni, plus les détails se gravent dans la mémoire. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles je publie ces pages.