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« Dans la rue » (1984-1985) — Michel Polnareff
Fiche d'identité
Paroles et musique: Michel Polnareff
Album : Incognito (8ᵉ album studio), 1985
Label : RCA / Enuf
Durée : 4 min 03
Première parution en single: 1984, en face B de « Viens te faire chahuter »
Autres parutions: 1985, face B de « Y'a que pas pouvoir qu'on peut » ; 1989, face B de « Toi et moi… »
Une chanson née d'un album mal-aimé
« Dans la rue » est le deuxième titre d'Incognito, huitième album studio de Michel Polnareff, paru en 1985 sur RCA après quatre années de silence discographique consécutives à Bulles (1981). L'album prolonge la veine électronique de son prédécesseur : synthétiseurs omniprésents, boîtes à rythmes, traitements de voix futuristes — une esthétique très marquée milieu des années 80.
Commercialement, Incognito reste le grand rendez-vous manqué de la période. Un conflit entre l'éditeur de Polnareff et les grands distributeurs, la FNAC en tête, en a plombé la diffusion : l'album, comme le veut la formule souvent reprise, est effectivement resté incognito. Il décrochera malgré tout un disque d'or en France, sans approcher les scores de Coucou me revoilou ou de Bulles.
La chronologie éditoriale du titre est un peu inhabituelle et explique les datations divergentes qu'on trouve selon les sources. « Dans la rue » circule dès 1984 en face B du 45 tours « Viens te faire chahuter », soit avant la sortie de l'album ; il reparaît en 1985 au dos de « Y'a que pas pouvoir qu'on peut », puis en 1989 derrière « Toi et moi… ». Jamais promu en face A, il est pourtant devenu, avec le recul, l'un des morceaux les plus retenus du disque.
De quoi parle la chanson ?
C'est un récit de fuite nocturne. Le narrateur étouffe chez lui : les murs se resserrent, l'appartement devient un espace clos et sous pression, comparé à un sous-marin — image d'enfermement, d'apnée, de vie sans air ni lumière. Plutôt que d'ouvrir la porte, il fait sauter les hublots : la sortie n'est pas un départ, c'est une évasion.
Dehors commence l'autre vie. La rue n'est pas décrite comme un lieu de passage mais comme un véritable domicile de substitution : c'est là que le personnage se sent chez lui, là qu'il assiste au spectacle du monde comme au cinéma, là qu'il renaît. Le renversement est complet — l'intérieur est mortifère, l'extérieur est vivant.
Mais Polnareff refuse l'imagerie romantique de l'errance urbaine. La deuxième partie de la chanson bascule vers quelque chose de plus trouble : néons, chasse nocturne, rencontre vénale et sans nom, prédation réciproque entre celui qui cherche et celle qui en veut à son argent. La rue est aussi couleur sang. C'est cette ambivalence qui fait le prix du texte : le narrateur ne trouve pas la liberté, il trouve l'intensité — le vrai, brut, y compris dans sa violence.
Le troisième mouvement révèle le fond du sujet : la solitude. Le personnage inquiète, séduit, circule, perd la tête dans la foule, tombe en panne de carburant. Polnareff y glisse un clin d'œil savoureux à l'« Air des bijoux » du Faust de Gounod, où Marguerite rit de se voir si belle dans son miroir : ici, ce qui fait rire le narrateur, c'est de s'y découvrir seul. La formule condense tout le propos — la rue, la foule, les néons ne comblent rien du tout. Reste le refus obstiné de rentrer, martelé jusqu'à la fin, moins comme une victoire que comme une fuite en avant.
Lecture biographique tentante : Polnareff écrit alors depuis les États-Unis, où il vit depuis son exil fiscal de 1973, homme reclus et notoirement noctambule, réputé pour vivre la nuit dans des chambres d'hôtel aux rideaux tirés. « Dans la rue » ressemble beaucoup à un autoportrait de claustrophobe qui ne se supporte que dehors, et pas davantage.