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« Goodbye Yellow Brick Road » (1973) — Elton John
Fiche d'identité
Interprète : Elton John
Musique : Elton John
Paroles : Bernie Taupin
Album : Goodbye Yellow Brick Road (7ᵉ album studio, double LP), sorti le 5 octobre 1973
Sortie en single : 7 septembre 1973 (Royaume-Uni), 15 octobre 1973 (États-Unis)
Face B : « Screw You », rebaptisée « Young Man's Blues » pour le marché américain
Labels : DJM (Royaume-Uni), MCA (États-Unis)
Durée : 3 min 14
Production : Gus Dudgeon
Ingénieur du son : David Hentschel
Enregistrement : Château d'Hérouville, France, mai 1973
Musiciens : Elton John (piano, chant), Davey Johnstone (guitare électrique via cabine Leslie, chœurs), Dee Murray (basse, chœurs), Nigel Olsson (batterie, chœurs)
Arrangements orchestraux : Del Newman
Meilleurs classements : n° 1 au Canada et au classement Cash Box américain, n° 2 au Billboard Hot 100, n° 4 en Australie et en Irlande, n° 6 au Royaume-Uni
Contexte : le sommet d'une machine lancée à pleine vitesse
En 1973, Elton John sort deux albums dans la même année et enchaîne les tubes à un rythme que peu d'artistes ont soutenu. Goodbye Yellow Brick Road est le disque qui fait basculer la star en institution : double album de dix-sept titres, il passe huit semaines en tête du classement américain, deux semaines au sommet britannique, devient le disque le plus vendu aux États-Unis en 1974 et dépasse aujourd'hui les vingt millions d'exemplaires écoulés.
La chanson-titre en est le deuxième single, après le rock brutal de « Saturday Night's Alright (For Fighting) ». Le contraste est frappant et volontaire : d'un côté la bagarre du samedi soir, de l'autre une ballade au piano portée par les cordes de Del Newman et par des harmonies vocales que beaucoup rapprochent de Brian Wilson. Aux États-Unis, le morceau se hisse à la deuxième place du Billboard, bloqué successivement par les Carpenters et Charlie Rich — il sera numéro un chez Cash Box et au Canada, mais restera à un cheveu du sommet dans le classement de référence.
C'est aussi une des grandes performances vocales d'Elton John, souvent citée pour sa manière de passer sans prévenir de la voix de poitrine au falsetto. Ben Folds a décrit ce basculement, sur la fin du refrain, comme un plongeon du haut d'un tremplin.
L'anecdote : l'album qui devait être enregistré en Jamaïque
Le duo voulait initialement travailler à Kingston. Les Rolling Stones venaient d'y enregistrer Goats Head Soup, et l'idée séduisait Bernie Taupin. Le séjour tourne court : conditions techniques insuffisantes, matériel défaillant, contexte politique et social tendu. Le groupe repart avec pratiquement rien en boîte, sinon une ébauche de « Saturday Night's Alright (For Fighting) ».
Le voyage n'aura pas été inutile pour autant, puisque c'est là que l'essentiel de l'écriture s'est faite — Taupin travaillant les textes sur environ deux semaines et demie, Elton John composant la musique de l'album en quelques jours à peine, selon le récit qu'ils en ont livré. Les sessions sont finalement rapatriées au Château d'Hérouville, en France, studio que le duo connaissait déjà et que les Anglais surnommaient « Strawberry Studios ». Tout y est mis en boîte en une quinzaine de jours, souvent en deux ou trois prises, ce qui explique l'énergie très directe de l'ensemble. La chanson-titre est enregistrée le 10 mai 1973. Le clin d'œil au fiasco caribéen figure d'ailleurs sur le disque, avec le morceau « Jamaica Jerk-Off ».
De quoi parle la chanson ?
La route de brique jaune, c'est celle du Magicien d'Oz : le chemin doré que suit Dorothy pour rejoindre la cité d'émeraude et le magicien censé exaucer les vœux. Bernie Taupin reprend l'image pour dire l'inverse du film — son narrateur, lui, fait demi-tour.
Le texte est celui d'un jeune homme qui a quitté la campagne pour la ville, obtenu ce qu'il cherchait, et découvert que ça ne valait pas le voyage. Il dit regretter de ne pas avoir écouté son père, d'avoir quitté la ferme, et annonce son retour aux champs. Entre les deux, une accusation : le monde qu'il abandonne est peuplé de chiens de la haute société qui hurlent, et l'appartement de luxe où on voudrait l'installer n'est pas un endroit où l'on peut prendre racine. La question qui ouvre le morceau — quand vas-tu redescendre, quand vas-tu atterrir ? — est adressée à quelqu'un qui plane un peu trop haut, et il n'est pas certain que le narrateur parle seulement de lui-même.
C'est l'une des rares chansons où Taupin écrit ouvertement sur sa propre situation plutôt que sur celle d'Elton John. Fils d'une famille rurale du Lincolnshire, il a passé son enfance à la campagne et se retrouve, à vingt-trois ans, au cœur d'une machinerie qui tourne à plein régime : tournées, hôtels, argent, mondanités. Le morceau est un accès de mal du pays autant qu'un pressentiment — celui que tout cela finira, et qu'il vaut mieux savoir d'où l'on vient le jour où ça s'arrêtera.
Le texte laisse néanmoins de la place à d'autres lectures, et c'est ce qui en fait la longévité. Beaucoup y entendent une adresse directe à Elton John, dont le train de vie et le goût du faste contrastaient déjà avec la discrétion de son parolier. D'autres, s'appuyant sur l'image de celui qu'on voudrait garder dans un penthouse, y lisent l'histoire d'un jeune homme entretenu qui reprend sa liberté. Taupin lui-même a reconnu ne pas se souvenir précisément des circonstances d'écriture de certaines de ses chansons, ce qui laisse le champ libre.
Une dernière ironie, involontaire celle-là : cinquante ans plus tard, c'est ce titre qu'Elton John a choisi pour baptiser sa tournée d'adieu, entamée en 2018. La chanson sur le fait de quitter la route dorée est devenue le nom de sa propre sortie de scène.